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Économie

L’économie de la réalisation personnelle, par Éric Le Boucher


lundi 16 octobre 2006.
Comment vaincre le pessimisme ? Comment redonner la foi en l’avenir à des peuples qui ont le sentiment de vivre une dégradation de leurs conditions de vie ? Comment faire comprendre que l’économie du XXIe siècle peut ne pas être celle des gros bénéfices pour quelques-uns et de la précarité pour tous les autres, mais peut donner une réelle chance à chacun ?

Impossible à priori. On a beau dire et redire que la mondialisation sort de la misère des centaines de millions d’Asiatiques, que la croissance mondiale n’a jamais été aussi forte et que, contrairement aux discours des Cassandre tarifées, le capitalisme actuel s’en sort plutôt bien que mal, il reste que les arguments chiffrés ne vainquent pas le pessimisme. L’inquiétude demeure au fond des esprits.

La course "folle" des technologies, la "financiarisation" du capitalisme et la mondialisation "ultralibérale", ces trois acteurs du changement accéléré que nous vivons, sont accusés d’engendrer un monde impitoyable. La classe moyenne, coeur du modèle social au XXe siècle, voit ses revenus plafonner et la perspective de promotion de ses enfants rétrécir (Les Classes moyennes à la dérive, Louis Chauvel, Seuil, 10,50 €). Même un Ulrich Beck, le philosophe allemand social-démocrate, broie du noir en écrivant : "Les Etats voient leur marge d’action réduite au dilemme suivant : payer d’un chômage élevé une pauvreté croissante (comme dans la plupart des pays européens) ou accepter une pauvreté criante sur le fond d’un chômage un peu mieux circonscrit (comme aux Etats-Unis)" (Le Monde du 5 octobre).

Edmund Phelps a obtenu cette semaine le prix Nobel d’économie. C’est un esprit très libre, mais il est classé comme néokeynésien, donc disons de gauche, pour avoir pourfendu les thèses libérales sur bien des points. Dans le Wall Street Journal (10 octobre), il a écrit un article incroyablement optimiste sur le monde du XXIe siècle, intitulé "Le génie du capitalisme". Nous entrons dans une ère où les usines et les machines compteront moins que l’innovation, la conception et le marketing des biens nouveaux. Cela change tout. Les emplois délocalisés seront largement compensés par les gains de productivité qui permettront aux pays développés de maintenir des salaires élevés et de se spécialiser sur des tâches plus chères, donc plus intéressantes.

Le capitalisme a été associé à tort avec les pouvoirs et les riches, c’est tout le contraire, écrit Edmund Phelps. La règle est d’ouvrir l’économie aux nouvelles industries, aux nouvelles entreprises, aux nouveaux managers. Il faut "plus de capitalisme" pour arriver à une société qui accorde (et demande) à chaque salarié "un haut niveau d’implication intellectuelle, un engagement à régler les problèmes et, de fait, une occasion de réalisation personnelle".

Et d’ajouter que le dynamisme économique retrouvé servira la justice sociale par les revenus meilleurs, mais bien plus encore par la fierté regagnée "de faire carrière".

Pourtant, comment croire que la conception et l’innovation vont pouvoir employer les millions d’ouvriers qui perdent leur emploi ? Ce monde si paradisiaque n’est-il pas réservé aux plus diplômés, aux nomades modernes ? Chaque pays fabrique les produits pour lesquels il a des avantages comparés et le commerce libre permet le plein-emploi : cette thèse de la spécialisation internationale de l’économiste David Ricardo (1817) semble mise à mal par l’ampleur inédite de la mondialisation et par la différence colossale des salaires entre la Chine et les pays développés. Rapidement, la Chine devient l’unique atelier du monde, et le chômage se répand ailleurs. Même l’économiste libéral Paul Samuelson critique aujourd’hui le libre-échange.

Si les Cassandre avaient raison, l’économie américaine, qui a délocalisé et dynamité des secteurs entiers comme l’automobile, aurait dû s’effondrer. Elle a joui, au contraire, d’une exceptionnelle croissance. Edmund Phelps doit raisonner juste. Gene Grossman et Esteban Rossi-Hansberg, professeurs à Princeton, sont venus en renfort de sa thèse en proposant un nouveau paradigme : l’économie moderne ne s’échange plus des biens, mais des tâches (lire l’article commenté sur telos-eu. com).

Les fabrications des produits sont découpées en tranches au niveau planétaire : une voiture américaine typique peut être assemblée en Corée à partir de composants japonais qui représentent 17 % de sa valeur, d’un design allemand pour 7 %, de publicité britannique pour 3 %, de services informatiques en Irlande et à la Barbade pour 1,5 % et de seulement 37 % de produits américains. La spécialisation devient fine, la concurrence se fait entre des individus qui peuvent faire la même tâche dans différents pays. Il ne faut plus regarder les secteurs ni même les firmes : la mondialisation peut profiter à une partie des salariés et pas à une autre.

L’analyse conclut à une surprise : les gains de productivité sont tels que même les bas salaires y gagnent. Mais l’essentiel est d’encourager les opportunités, d’ouvrir toutes fenêtres. Pour Edmund Phelps, le problème n’est pas le capitalisme, mais le capitalisme corporatiste du continent européen, qui défend les positions acquises et bloque cette évolution vers la société de réalisation personnelle. Notre pessimisme français est renvoyé à lui-même.

Éric Le Boucher
Le Monde - Article paru dans l’édition du 15.10.06

Voir aussi dans la rubrique Éconmie : Relocaliser l’économie (Geneviève Azam)

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